
Enveloppes & structuration patrimoniale
L'assurance vie, ça vaut vraiment le coup ?
La scène se répète plusieurs fois par an, et elle ressemble toujours à ça. Un client ouvre un dossier, sort un relevé, et pose la question qu'il n'a jamais osé poser à son banquier : « J'ai ouvert ce contrat en 2006. J'ai versé presque tous les ans. Est-ce que ça a servi à quelque chose ? »
C'est une bonne question, et elle mérite mieux que la réponse habituelle. L'assurance vie est le placement le plus détenu de France : 2 107 milliards d'euros d'encours fin 2025, et une collecte nette de 50,6 milliards sur l'année — un niveau que le marché n'avait plus atteint depuis 2010¹.
Un produit peut être massivement détenu et mal utilisé. C'est précisément le cas ici.
Ce qu'elle fait très bien : transmettre
Le vrai pouvoir de l'assurance vie est successoral, et il est considérable. Pour les primes versées avant les 70 ans du souscripteur, chaque bénéficiaire désigné reçoit jusqu'à 152 500 euros en franchise totale de prélèvement, au titre de l'article 990 I du Code général des impôts². Au-delà, la fraction comprise entre 152 501 et 852 500 euros par bénéficiaire est taxée à 20 %.
L'abattement s'apprécie par bénéficiaire, pas par contrat. Une famille de trois enfants peut donc transmettre 457 500 euros hors droits, ce qu'aucune donation classique ne permet dans les mêmes conditions. Et surtout : le souscripteur garde l'accès à son argent jusqu'au bout. Contrairement à une donation, rien n'est irrévocable.
C'est là que le produit est réellement imbattable en droit français. Une enveloppe qui transmet hors succession tout en laissant le souscripteur libre de tout reprendre — il n'y a pas d'équivalent.
Ce qu'elle fait moins bien qu'on ne le dit : faire fructifier
Le fonds en euros a servi 2,6 % en moyenne en 2025, un niveau stable par rapport à 2024 selon l'ACPR³. Face à une inflation française de 0,9 % en moyenne annuelle sur 2025⁴, cela fait un rendement réel d'environ 1,7 %. C'est une bonne année.
Les précédentes l'étaient beaucoup moins. En 2022, l'inflation française a atteint 5,2 % en moyenne annuelle ; en 2023, 4,9 %⁴. Sur ces deux exercices, un fonds en euros n'a pas protégé le pouvoir d'achat de l'épargne qu'il abritait. Il l'a érodé, poliment, sans que le relevé annuel ne l'affiche jamais — parce qu'un relevé montre un rendement nominal, jamais un rendement réel.
S'ajoutent les frais, et ils se superposent : frais sur versement, frais de gestion annuels du contrat, frais internes des unités de compte, frais d'arbitrage. Chacun paraît modeste isolément. Empilés sur vingt ans, ils expliquent une grande partie de l'écart entre ce que le contrat aurait pu faire et ce qu'il a fait.
Le marché a d'ailleurs compris. Sur les 50,6 milliards collectés en 2025, 42,5 milliards sont allés en unités de compte et seulement 8,1 milliards en fonds euros¹. Les épargnants ne quittent pas l'enveloppe : ils quittent le fonds garanti à l'intérieur de l'enveloppe. Ce n'est pas la même chose, et c'est plutôt sain.
Le chiffre que presque personne ne connaît
En cas de défaillance d'un assureur français, l'indemnisation du Fonds de garantie des assurances de personnes est plafonnée à 70 000 euros par assuré et par assureur, quel que soit le nombre de contrats détenus chez lui⁵.
Le plafond monte à 90 000 euros pour certaines rentes, et à 140 000 euros en cas de co-souscription par deux personnes⁵. Multiplier les contrats chez le même assureur ne multiplie rien du tout.
Pour un contrat de 80 000 euros, cette information est théorique. Pour un patrimoine de plusieurs millions logé chez un seul assureur, elle change la manière de répartir. C'est une conversation que nous avons régulièrement, et presque jamais parce que le client l'a demandée.
Alors, ça vaut le coup ?
La question n'a pas de réponse dans l'absolu, parce que l'assurance vie fait trois métiers différents et qu'elle n'est pas également bonne dans les trois.
Comme outil de transmission, elle est excellente et difficilement remplaçable. Comme enveloppe de capitalisation, elle vaut ce que valent les supports qu'on y loge et les frais qu'on y paie — un bon contrat en architecture ouverte n'a rien à voir avec un contrat bancaire fermé vendu au guichet. Comme protection en cas de défaillance de l'assureur, le cadre français est faible, et c'est précisément ce que corrige le régime luxembourgeois, qui ne prévoit aucun plafond d'indemnisation et accorde au souscripteur un statut de créancier privilégié.
La plupart des gens ont acheté le produit pour la deuxième raison, chez un distributeur qui gagnait sa vie sur les frais, alors que sa vraie valeur est dans la première.
L'angle MFO
Disons-le franchement : l'assurance vie est le produit le plus vendu de France en partie parce qu'elle rémunère bien ceux qui la vendent. Les frais sur versement et les frais de gestion annuels constituent un revenu récurrent pour le distributeur, sur toute la durée du contrat. Ce n'est pas un scandale, c'est un modèle économique — mais il faut savoir qu'il existe quand on reçoit un conseil.
MFO n'est rémunéré par aucun assureur et n'a de lien capitalistique avec aucun d'eux. Cela ne nous rend pas plus intelligents ; cela nous permet simplement de dire « ce contrat ne sert à rien dans votre situation » sans que cela nous coûte quoi que ce soit.
Quand nous auditons un contrat existant, nous regardons quatre choses dans cet ordre : la clause bénéficiaire, parce qu'elle est presque toujours obsolète et qu'elle porte tout l'avantage successoral ; l'âge des versements, parce que la frontière des 70 ans change complètement le régime applicable ; le total réel des frais, en additionnant les couches que le relevé présente séparément ; et la concentration chez un seul assureur, au regard du plafond de 70 000 euros.
La nuance que nous intégrons systématiquement : un contrat médiocre ouvert il y a vingt ans n'est pas forcément à fermer. L'antériorité fiscale a une valeur réelle, et la détruire pour aller vers un contrat marginalement meilleur est souvent une mauvaise affaire. Le bon réflexe est rarement « je change tout ». Il est « je garde l'ancienneté, je corrige la clause, et je verse ailleurs ».
Ce qu'il faut retenir
L'assurance vie vaut le coup — pour transmettre. C'est un outil successoral remarquable déguisé en produit d'épargne, et le déguisement a si bien fonctionné que la plupart des détenteurs jugent leur contrat sur le seul critère où il est ordinaire : le rendement.
Si vous avez un contrat ouvert il y a plus de dix ans et que vous n'avez pas relu sa clause bénéficiaire depuis, commencez par là. C'est gratuit, cela prend une heure, et c'est de loin ce qui a le plus d'impact sur ce que vos enfants recevront réellement.
Sources
- ¹ France Assureurs, « L'assurance vie en 2025 : une collecte solide au service de l'économie française », 27 janvier 2026 — encours 2 107 Md€ fin 2025, collecte nette 50,6 Md€, dont 42,5 Md€ en unités de compte et 8,1 Md€ en fonds euros.
- ² Article 990 I du Code général des impôts — abattement de 152 500 € par bénéficiaire désigné sur les primes versées avant 70 ans, puis 20 % jusqu'à 852 500 € par bénéficiaire (BOFiP, BOI-TCAS-AUT-60).
- ³ ACPR, rendement moyen des fonds en euros 2025 : 2,6 % (2,63 % précisément), stable par rapport à 2024.
- ⁴ INSEE, Informations rapides — inflation moyenne annuelle en France : +0,9 % en 2025, +2,0 % en 2024, +4,9 % en 2023, +5,2 % en 2022.
- ⁵ Fonds de garantie des assurances de personnes (FGAP) — plafond d'indemnisation de 70 000 € par assuré et par assureur, 90 000 € pour certaines rentes, 140 000 € en co-souscription.
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